Discours du Président du Gabon : « La mémoire vaut-elle justice » ?

Le 16 août 2025, lors de la célébration du 65ème anniversaire de l’indépendance du Gabon, le Président a prononcé un discours, qui au regard de sa teneur, était sans précédent dans l’histoire du Gabon.
Pour la première fois, un Chef de l’État a reconnu publiquement le rôle de figures oubliées de la résistance coloniale, honorant ainsi les trois grandes figures déportées en Oubangui-Chari sous la colonisation française.

Par cet acte, il s’est distingué de ses prédécesseurs, en réinscrivant dans le récit national, une figure historique oubliée de notre mémoire nationale : Benoît OGOULA IQUAQUA, car, depuis la colonisation, le Gabon souffre d’une profonde crise mémorielle.

Ce faisant, il a jeté les bases de sa réhabilitation nationale et de la réappropriation de notre véritable mémoire collective.
Dès les premières minutes, le Président a affirmé avec force que « le Gabon ne commence pas avec nous », invitant le pays à renouer avec son véritable héritage.

Discours du président du Gabon

Cette vidéo, à elle seule, permet de mesurer la portée de ce moment : un appel à la mémoire, à la dignité et à la vérité historique.

Une reconnaissance nationale rapidement relayée par la presse

La presse gabonaise a souligné le caractère exceptionnel de ce discours.
L’Union a consacré un article entier à cet hommage inédit aux résistants coloniaux.

Ce relais médiatique montre à quel point ce geste marque un tournant dans l’Histoire contemporaine du Gabon.

Les trois déportés coloniaux enfin réunis dans la mémoire officielle

Dans son discours, le Président a honoré les trois grandes figures déportées en Oubangui-Chari sous la colonisation française :

  • Wongo, le guerrier de la révolte de 1928-1929 ;

  • Léon Mba, organisateur d’un mouvement clandestin dans l’Estuaire, futur Président du Gabon ;

  • Ogoula Iquaqua Benoît, arrêté pour avoir initié un mouvement politique à Port-Gentil et marginalisé à son retour.

Les deux hommes ont pourtant partagé la douloureuse épreuve de la déportation la même année (1932), en Oubangui-Chari. Mais, ont-ils véritablement mené la même lutte pour l’indépendance ? Malgré cette proximité, il est étonnant que son ami Léon Mba, n’ait jamais œuvré à la réhabilitation de son compagnon. Les deux amis étaient-ils toujours guidés par les mêmes valeurs, idéaux ? Le 1er Président du Gabon avait-il véritablement les mains libres ?

Cette omission historique donne encore plus de sens au geste posé aujourd’hui par le Président : remettre OIB à la place qu’il mérite dans la mémoire collective.

« Ce faisant, nous n’avons pas la prétention de nous imposer,
mais faisons valoir que l’intérêt du Gabon voudrait qu’il y eût
une place pour chaque chose et que chaque chose fût à sa place » (OIB).

Ogoula Iquaqua Benoît : un homme multidimensionnel qui sort enfin de l’ombre

OGOULA IQUAQUA fut, certes, un résistant, mais aussi un visionnaire porteur d’un idéal de Lumière et d’une certaine idée de l’universel, patriote-réformateur, penseur-humaniste, mystique politique s’inscrivant dans la transcendance. En somme, un homme multidimensionnel qui voulait apporter une conception du monde et une sagesse.

C’est, cette particularité, qui explique tout l’intérêt porté sur son parcours si singulier, qui a donné lieu à une dense production intellectuelle, initiée, dès avant les indépendances, par le sociologue G. BALANDIER (1952), poursuivie par l’historienne F. BERNAULT (1996).

Aujourd’hui, encore, il reste un sujet de recherche à l’international, notamment dans le cadre des travaux menés par le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) et de l’Institut des Mondes Africains (IMAF), qui a donné lieu à une exposition virtuelle  sur « l’Affaire OGOULA IQUAQUA » édité par Criminocorpus, et la parution ce 14 Août 2025 d’un ouvrage collectif, intitulé « Fou et indigène. L’altérité au prisme du droit colonial en Afrique » dirigé par Silvia Falconieri.

Tout cela concourant à faire de OIB, l’une des personnalités gabonaise de l’époque coloniale et postcoloniale dont le parcours est actuellement le plus étudié en France et à l’international.

Loin d’être en reste, des universitaires Gabonais ont également œuvré à le rétablir dans la mémoire nationale ; nous pouvons citer entre autres : les professeurs Nicolas METEGUE N’NAH, Blaise NJOYI, G. ROSSATANGA-RIGNAULT, M.L. ROPIVIA, P. AYAMINE, F. ONANGA, et, le grand chansonnier Pierre-Claver AKENDENGUE, l’inscrivant dans son hymne-éloge aux vaillants guerriers africains de la lutte anticoloniale dans « Anomé anomié ».

Un héritage porté aussi par les artistes, notamment par le grand chansonnier Pierre Claver Akendengué

La mémoire d’Ogoula Iquaqua Benoît ne se transmet pas uniquement par les archives, les discours officiels ou les travaux académiques. Elle vit aussi dans la culture gabonaise, là où l’histoire se fait chant, symbole et transmission orale.

Dans son œuvre Anomé anomié, dédiée aux grandes figures africaines de la résistance anticoloniale, Pierre-Claver Akendengué évoque Ogoula Iquaqua à travers un refrain devenu emblématique :
« Ogoul’Iquaqua Akéyi nagwéni… ? »

Cette formule, qui signifie en français « Ogoula Iquaqua est parti où ? » ou « Où est donc passé Ogoula Iquaqua ? », ne relève pas d’un simple chant funèbre. Elle n’exprime pas seulement l’absence physique de l’homme, mais interroge le devenir de son idéologie, de son combat et de sa pensée.

À travers cette question répétée, Akendengué pose une interrogation plus profonde :
qu’est devenue la vision d’Ogoula Iquaqua, et qui, aujourd’hui, en porte l’héritage ?

Le chant suggère que si l’homme a disparu, ses idées, elles, demeurent, portées par la mémoire collective et par sa descendance. En cela, l’œuvre musicale devient un relais essentiel de transmission, prolongeant dans le champ artistique ce que l’histoire et la recherche scientifique tentent aujourd’hui de réhabiliter.

Cette présence dans la musique nationale confirme qu’Ogoula Iquaqua Benoît dépasse la figure historique : il est un symbole vivant, dont la pensée continue de traverser les générations.

Conclusion : un geste fort, mais une réhabilitation et une réparation à bâtir ?

Ce discours du 16 août 2025 constitue un tournant historique, un acte politique fort qui répare une injustice mémorielle profonde. En revalorisant Ogoula Iquaqua, Wongo et Léon Mba, le Président inscrit le Gabon dans un mouvement de réappropriation de sa véritable histoire, longtemps fragmentée par la colonisation.
Il ouvre la voie à une réhabilitation nationale durable, soutenue par les chercheurs, les institutions, les artistes, et désormais, par la Nation tout entière.
Puisse enfin cette Aurore tant espérée par OGOULA IQUAQUA en 1932 et immortalisée par G. DAMAS en 1958 dans notre hymne nationale, se lever véritablement dans notre Beau Pays.

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